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Témoignage

"Tous responsables, Tous capables !"

vendredi 18 novembre 2005

Analyse de Michel Bourgain Maire de l’Île-Saint-Denis
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Les violences qui ont enflammé les banlieues sont l’écume d’une crise sociétale et d’un mal-être profond qui viennent de loin. Des discriminations, humiliations et exclusions d’ordre économique, racial, social, spatial alimentent des frustrations multiples : par rapport à l’argent, à la consommation, à la réussite personnelle ; par rapport à l’école dont décroche une part grandissante de jeunes ; par rapport à l’emploi en raison du chômage et de la précarité qui touchent prioritairement les habitants des banlieues populaires ; par rapport à la dévalorisation permanente de diplômes, tâches et boulots dénigrés et sous-payés ; par rapport au spectacle indécent de politiques publiques qui enrichissent les riches et appauvrissent les pauvres ; par rapport aux télé-fric, télé-débile, télé-spectacle qui bombardent quotidiennement les jeunes de messages vantant l’argent facile, l’individualisme, la violence et l’insouciance vis à vis de la marche du monde ; par rapport à trop d’élus qui ne tiennent pas leurs promesses, qui fuient leurs responsabilités, qui envoient des messages d’inefficacité voire d’impuissance de l’action publique en se renvoyant la « patate chaude » des échecs.

Que des jeunes, parmi les plus « cassés » et les plus désespérés de nos banlieues populaires, en viennent à tenter de se faire entendre par des actes de mutilation sociale à l’endroit de biens publics et privés essentiels, d’outils de travail et de moyens de déplacements de leur entourage en dit long sur l’enfermement mental et sur la désespérance qui frappent une partie des enfants décrochés et des parents dépassés de notre République. Ces destructions qui aggravent les conditions de vie des milieux populaires suscitent notre réprobation.

Le décès, à ce jour inexpliqué, des deux jeunes de Clichy et le meurtre des deux habitants d’Epinay et de Stains demandent justice et réparation. L’opposition sur les méthodes, combinée à un fond de compréhension sur les raisons de la colère, qu’observe une part importante des jeunes et des adultes des banlieues appelle notre réflexion.
Les insultes méprisantes et provocantes de Sarkozy qui ont mis le feu aux poudres le disqualifient pour être ministre de la sécurité publique. La coupure systématique des subventions aux associations de quartier ainsi que le traitement guerrier des violences au moyen de l’Etat d’urgence accréditant une situation de guerre civile qui n’existe pas convergent pour décrypter la mise en œuvre d’une stratégie de la tension. Si elle permet de réduire les débordements actuels au moyen de la peur, cette politique attise en fait l’incendie avec des retours de flamme différés bien pires encore. Elle suscite notre opposition.
Le sang-froid remarquable des victimes directes et indirectes, l’intervention rapide de la police et des pompiers, la mobilisation exceptionnelle de milliers de personnes sous le signe de la vigilance, de la responsabilité et du dialogue témoignent de l’efficacité de l’engagement citoyen et méritent la considération.

Après l’explosion, le temps est venu de la réflexion et des propositions.
Le calme précaire revenu doit être consolidé : vigilance !
Les blessures morales et matérielles doivent être soignées : réparation et indemnisation !
Les causes du profond malaise doivent être décortiquées : expression !
Les solutions aux grands manquements et aux petits renoncements doivent être trouvées : propositions !

Les verts reconnaissent et assument leur part de responsabilité.

Au cours de ces événements, le trop faible nombre de militants et d’élus verts habitant les banlieues ont joint leurs efforts à ceux de toutes celles et ceux qui ont oeuvré pour assister les victimes, pour calmer les tensions, pour arrêter les violences, pour exiger des gestes d’apaisement du gouvernement, pour mobiliser les ressources citoyennes.
Nous voulons changer ce monde injuste mais force est de constater que, sensibles à la montée des tensions depuis plusieurs années, nous n’avons pas anticipé, prévenu, oeuvré avec conviction pour éviter ce déchaînement aveugle des passions.

Sans nous cacher derrière une responsabilité partagée évidente par tout le pays, nous en tirons la conclusions suivante : les verts n’ont pas été à la hauteur de leurs pouvoirs et de leurs ambitions écologiques et sociales. Ils reconnaissent et assument leur part de responsabilité.
Ce constat lucide trouve sa source dans plusieurs contradictions internes.

. nous sommes un parti jeune, que la jeunesse de notre pays regarde avec bienveillance, sans que nous soyons en capacité de les intéresser à sa vitalité.
. nous sommes un parti urbain mais la diversité sociale, spatiale, ethnique, culturelle de nos villes n’y est pas correctement représentée.
. nos orientations ne sont pas assez en résonance avec la réalité sociale aussi bien les difficultés, les attentes, les ressources et les efforts des couches populaires.
. nous avons hâtivement refermé la porte derrière la douloureuse défaite en 2002 du gouvernement de gauche auquel nous avons participé. L’exaspération contenue dans le vote du 29 mai n’a pas été appréciée à sa juste mesure.
. nos débats internes, souvent caricaturés en chamailleries par les médias, sont incompris de nos sympathisants.

Bien qu’elle ne constitue qu’une goutte, eu égard à notre audience, notre responsabilité particulière ne peut être noyée dans l’océan de responsabilités multiples portées par les multinationales à titre principal, et par ceux des politiques et des médias qui sont à leur service. Elle doit être appréciée à la hauteur de nos pouvoirs et de nos ambitions.
En conséquence nous appelons l’ensemble des adhérents à procéder à un examen minutieux de cette situation. Que chacune et chacun à son poste, que chaque groupe local, départemental, régional y porte une grande attention.
Ce nouveau constat de coupure vis à vis de la réalité ne peut être passé pour pertes et profits.

Résoudre les inégalités et restreindre la marchandisation du monde.

Au coeur d’un pays parmi les plus riches de la planète, les incessantes sollicitations de la télé et de la pub engendrent des frustrations aux souffrances indicibles pour nombre des victimes de pauvreté, d’injustices et d’exclusions multiples subies par les milieux populaires et de façon exacerbée par celles et ceux qui sont relégués dans les cités et banlieues pauvres, éloignées des centres mal ou non desservies en moyens de transport en commun.
Nombre de parents de milieu populaire sont désorientés pour répondre aux exigences consommatrices immaîtrisées de leurs enfants. Pourtant ils peuvent s’appuyer sur les valeurs de sobriété, de simplicité, d’effort, de solidarité qui animent leur quotidien sous l’emprise de la nécessité et de la dignité. Cette culture, aujourd’hui dévalorisée demande à être reconnue et encouragée.

Rejetés du marché du travail par les discriminations racistes, dégoûtés des petits boulots précaires et aliénants, les jeunes peuvent retrouver goût à des tâches de production de biens et services d’utilité sociale et de services de proximité qu’il nous revient de prioriser : logement, santé, éducation, services de proximité...

La convergence des crises économiques, sociales, climatiques, énergétiques, sanitaires,... met à l’ordre du jour la réforme en profondeur d’un monde qui conduit au chaos, de ses valeurs, de sa culture, de ses habitudes. Il nous revient de reprendre le pouvoir sur nos vies et pour cela de décoloniser nos pensées de la domination marchande. Le temps est venu que la compétitivité et l’insouciance cèdent la place à la coopération et la responsabilité. Il n’y a pas de place au bal de la consommation aveugle et destructrice de la planète pour les jeunes des cités, pour les couches populaires de la planète et de moins en moins pour les couches moyennes.

Le peuple métissé de nos banlieues est en prise directe avec la souffrance et la force de cette majorité de la population mondiale. Il est l’héritier de l’histoire révolutionnaire et des atrocités de la colonisation. Il constitue une ressource essentielle pour assurer la convergence des efforts. Il peut s’appuyer sur la force citoyenne naissante altermondialiste. Il peut compter sur les Verts pour œuvrer au rassemblement de toutes les ressources citoyennes, syndicales, associatives et politiques, en France, en Europe et sur la Planète nécessaires au changement radical de cap qui s’impose.

Pour un grand déballage démocratique.

Pourquoi en est-on arrivés là ? Par quels grands manquements et quels millions de petites renoncements ? Il ne faut pas biaiser. Tout le monde est Responsable. Naturellement chacune et chacun selon ses capacités, son influence, son engagement, ses pouvoirs. Les petites lâchetés fabriquent les grandes dépressions !
Comment en sortir ?... En regardant le situation bien en face. Les problèmes mais aussi les ressources dont chacune et chacun dispose, selon ses pouvoirs pour les résoudre. Les petites prises de responsabilités font les grands tourants. Tous responsables, Tous capables !
Dès lors qu’il y a plus d’intelligence dans plusieurs têtes que dans une seule, nous appelons l’ensemble de nos concitoyens à ne pas refermer ou laisser se refermer la plaie sans y porter remède à la racine.

Qu’un grand mouvement démocratique s’ouvre dans le pays pour que chacun mette ses mots personnels, concrets, détaillés sur ce qu’il ou elle vit ou ressent, sur ce qui marche dans la vie comme sur ce qu’il faut changer, sur nos aspirations et nos résignations, sur les efforts et les espoirs. Décortiquons le moineau pour comprendre ce qu’il a dans les entrailles.

Pas de « y-a-qu’à, faut qu’on ». Réfléchissons en hommes et femmes responsables. Adultes, prenez la parole. Jeunes, dîtes aussi ce que vous avez sur le coeur.
Sous forme de « cahier d’expression citoyenne », sur les murs de la démocratie à ériger dans tous les lieux publics (comme à l’Île-St-Denis (93), sous forme écrite, filmée, photographiée, chantée... écrivons les pages noires de nos souffrances, les pages blanches de nos espérances et les pages mûres de nos engagements. Dans chaque cité, dans chaque village, dans chaque ville, rédigeons des manifestes à l’attention de nos voisins, de nos territoires pour une vie digne pour tout le monde, solidaire des plus pauvres, respectueuse de la biodiversité, soucieuse de l’avenir des générations futures.

Appel à l’engagement

Nous appelons les Verts à encourager cette démarche. Ouvrons grande notre attention, soyons à l’écoute des forces et faiblesses de notre peuple. Les efforts quotidiens consentis par des millions de personnes pour supporter les souffrances du chômage, l’humiliation du désoeuvrement, les discriminations au faciès, au logement et au travail, les contrôles policiers incessants, l’abandon de certaines cités à la loi du plus fort, l’amalgame au fanatisme religieux méritent le Respect. Ne laissons pas amalgamer nos banlieues avec les explosions mutilantes des plus écorchés ou les dérives mafieuses impunies liées aux trafics en tous genres et de la drogue. Ne laissons pas condamner unilatéralement les incendies de nos banlieues en oubliant d’y associer celui du siège du Crédit Lyonnais, à l’époque parmi les premières banques mondiales, en lien avec un des plus gros scandales affairistes de notre pays, à ce jour non élucidé ni sanctionné. La résistance banale, quotidienne, héroïque de nos sœurs et de nos frères de cités et de banlieues quasi-abandonnées contient des trésors d’idées, de pratiques, d’expériences, de savoir-faire, de savoir-être à l’état embryonnaire, dominés, déformés qui vont dans le sens de la transformation profonde du mode de développement.

Aidons notre peuple à sortir du découragement et du renoncement. Appelons le à valoriser ses efforts. A reprendre confiance dans ses valeurs et capacités. A assumer la simplicité et la solidarité comme des valeurs fécondes. A oser dénoncer les valeurs de gaspillage et d’égoïsme comme des valeurs régressives. Gagnons ce respect !

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