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Qui divise les antinucléaires ?

Réponse au Réseau « Sortir du nucléaire »

vendredi 10 décembre 2004

Le Réseau Sortir du Nucléaire a récemment expédié à ses correspondants électroniques, avec force encouragements à la rediffusion, un texte qui méritera sans doute de rester dans les annales du simplisme politique et de la diffamation publique. Titré royalement « la désinformation nucléaire. Menace sur les associations antinucléaires et de protection de l’environnement », ce texte prétend instruire ses lecteurs des risques mortels que feraient courir au mouvement antinucléaire un quarteron de généraux félons, collabos cyniques à la solde du lobby nucléaire.

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Louable intention, tant il peut s’avérer nécessaire de déjouer les inévitables pièges que le lobby - chacun s’accordera sur ce point - cherche à tendre aux opposants. Hélas, on cherche en vain dans ce long texte le moindre commencement de preuve aux allégations particulièrement graves invoquées contre les supposés collaborateurs. Le plus souvent, on reste dans le vague (« des associations », « certaines organisations grassement subventionnées ») et dans l’imprécation quasi paranoïaque. Sur ce point, le passage relatant les fantastiques efforts d’investigation - d’espionnage, devrait-on dire - du lobby sur ses adversaires serait drôle s’il n’était si pitoyable : après nous avoir expliqué que « l’activité des opposants est décortiquée jusque dans les moindres détails », le texte cite en exemple les rapports de la « mission Granite » indiquant, entre autres, que le Réseau Sortir du nucléaire s’est montré « particulièrement actif en divulguant la carte des sites » et qu’il « vit des cotisations des associations membres pour une petite part et des dons ou des prélèvements automatiques que concèdent certains de ses adhérents ». Comme on le voit, il s’agit là d’informations ultra-secrètes, sensibles et particulièrement « détaillées »...

Amusons-nous encore de cet invraisemblable amalgame : le texte indique que, encore une fois dans le cas de la « mission Granite », des associations ont demandé à « être financées pour collaborer et apporter ainsi une caution aux projets les plus inacceptables ». Après une telle accusation, on attend évidemment des preuves. Et que trouve-t-on dans les annexes jointes au texte ? Un extrait du bilan officiel de la mission, où l’on peut lire ceci : les « participants associatifs » demandent à être « indemnisés » pour les « frais, temps passé, congé de représentation » occasionnés par leur participation aux « structures de concertation ». Merveille de la rhétorique : de l’indemnisation, on passe au financement ; de la participation, on conclut à la collaboration. A ce compte, tous ceux qui participent aux diverses commissions d’évaluation scientifique, par exemple sur les OGM, sont des traîtres à la solde des multinationales, dont il faut d’urgence démasquer le double jeu...

On frémit à l’idée que de tels commissaires politiques trouvent libre cours à l’exercice de leurs fantasmes au sein du mouvement antinucléaire, qu’ils prétendent par ailleurs aider à lutter contre la division... Ceux qui ont quelque mémoire se souviendront là du vieil adage communiste : le Parti se renforce en s’épurant.

Poursuivons : si le texte reste pour l’essentiel dans le flou, il cite tout de même un cas qui mérite d’être particulièrement discuté, celui du laboratoire d’analyse socio-anthropologique du risque (LASAR) de l’Université de Caen. En prenant bien soin de ne rien dire des recherches réelles dudit laboratoire, et en feignant consciencieusement d’en ignorer la portée critique du complexe technoscientifique, le texte se propose de nous mettre en garde contre l’usage que pourrait faire le lobby nucléaire des travaux de ces chercheurs qui « se sont intéressés au nucléaire, à ses projets, aux mouvements de résistance et en particulier à la thématique du risque ». Car, en les utilisant, le lobby « entend apprendre à désamorcer les actions citoyennes, connaître les opposants pour élaborer des stratégies de division, de déstabilisation ». On répondra aux auteurs de l’article que, compte tenu des efforts qu’ils font eux-mêmes en ce sens, le lobby n’a plus besoin de tenter de diviser les antinucléaires. Ils y arriveront bien seuls. Ensuite, on leur conseillera de lire les ouvrages publiés par lesdits chercheurs, afin de corriger leurs erreurs manifestes d’appréciation. Enfin, on répondra que, quand bien même le lobby pourrait trouver dans ces publications matière à alimenter sa propre stratégie (ce qui demeure une interprétation assez fantaisiste), on voit mal en quoi il faudrait en tenir pour responsables les chercheurs. On est responsable de ce qu’on écrit, pas de qui vous lit.

Le plus grave n’est pas là, mais dans cette accusation gravissime, lancée encore une fois sans avancer aucune espèce de preuve : le LASAR serait financé - grassement - par le lobby, qui y trouverait son compte. « L’abondance et l’origine des financements de leurs travaux, écrivent les auteurs, ne trompe pas : le lobby nucléaire mise beaucoup (au propre comme au figuré) sur eux ». Quelle abondance ? Quelle origine ? Le lecteur curieux ne le saura pas. Il pourra simplement constater une juxtaposition de noms et de faits sans lien entre eux, un bricolage obsessionnel, qui, parce que ce texte sera lu à la va-vite entre deux autres mails, fera des dégâts et instillera la rumeur... Au delà de l’attaque contre l’intégrité professionnelle des chercheurs concernés, ce texte ordurier aura donc entaché de doute leur moralité personnelle. Le tout dans la plus parfaite bonne conscience... Franchement dégueulasse.

Un dernier point doit retenir l’attention du lecteur : la virulence des attaques contre ceux des militants antinucléaires qui voudraient participer (« collaborer », évidemment) aux « pseudo-concertations » organisées par les pouvoirs publics. Ce choix n’est pas argumenté, parce qu’il n’est sans doute pas, dans l’esprit des auteurs, légitimement discutable. Le Réseau est contre, cela doit suffire pour juger de la stupidité ou de la duplicité de ceux qui pourraient penser autrement. Glorieuse idée du débat démocratique, dans ce qui est sensé être une « fédération de 695 associations », dont certaines ont fait savoir précisément qu’elles ne rejetaient pas par principe l’hypothèse de participer aux concertations mises en place. Mais point de débat, il faut choisir un camp. Car c’est l’idée lamentable qui structure ce texte : loin de prévenir la division du mouvement antinucléaire, il la constate, l’accélère et la radicalise. Il y a les bons, il y a les méchants. Pas de place à la nuance, qui est l’alliée objective de l’ennemi. Logique de guerre classique, qu’on retrouve inépuisablement chez tous les petits chefs staliniens.

Et pourtant : le réseau Sortir du nucléaire pourrait être un outil formidable au service de tous ceux qui, simplement, se retrouvent dans les trois mots de son intitulé. Dans une période aussi agitée que celle que nous allons vivre, nous en aurions besoin. Mais s’il continue dans cette voie, ce n’est pas l’industrie nucléaire dont le Réseau réduira l’influence, c’est celle de ses opposants.

François DUFOUR
Porte-parole de la Confédération paysanne de Basse-Normandie

Mickaël MARIE
Membre du Conseil d’administration d’Agir pour l’environnement

Membres du Collectif bas-normand « l’EPR non merci, ni ailleurs ni ici ! »


Le texte « La désinformation nucléaire » peut être lu ici : http://www.sortirdunucleaire.org/actualites/news/desinformation.html

Et sur le site des Verts : ici

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