Archives des Verts français Archives des Verts français

La Recherche d’aujourd’hui, c’est la planète de demain

mercredi 9 mars 2005

- Contribution aux débats émanant d’un groupe de travail sur la recherche constitué au sein des Verts.

- Intervention de Mme Marie-Christine Blandin
Envoyer à un ami
Version imprimable de cet article

Etats Généraux de la recherche, octobre 2004


La recherche d’aujourd’hui, c’est la planète de demain

Cette contribution aux débats émane d’un groupe de travail sur la recherche constitué au sein des Verts. Elaborée au cours du mois d’octobre 2004, elle n’engage que ses auteurs parmi lesquels fi gurent Dominique Boullier, Elie Brugarolas, Béatrice Janiaud, Alain Labèque, Marc Lipinski, Ghislain Nicaise, Patrick Petitjean, Michel Wilson et François Yvon. Télécharger ce texte ( 4 pages, pdf - 184 k)

Crise de la recherche, de la science ou de la technoscience ?

Jusqu’aux années 70, les systèmes de recherche reposaient sur un consensus social rassemblant l’Etat, la population et les chercheurs autour d’un postulat : le progrès vu de soi, il résulte mécaniquement des activités de production de connaissances. Celles-ci créaient de l’emploi dans les entreprises, nationales en général, et par ricochet, des richesses dont jouissait l’ensemble du tissu social. La guerre froide, puis la « coexistence pacifique » (la course conjointe à la révolution scientifique et technique) a été le moteur de la formation de puissants complexes scientifico-militaro-industriels, vecteurs d’investissements massifs dans la recherche. En France, cela s’est notamment traduit par des grands programmes publics dans le nucléaire, l’informatique, l’aéronautique, le spatial.- et par une politique de recherche publique ambitieuse, bien qu’épisodique.
Depuis une quinzaine d’année, ce consensus s’est fissuré sous l’effet conjugué d’une mondialisation qui délocalise les emplois et profits issus des brevets, d’une marchandisation qui exige des retours sur investissement de plus en plus rapides, investissements par ailleurs de plus en plus onéreux dans toutes les disciplines. Le néolibéralisme provoque un désengagement de l’Etat dans la plupart des pays. Après d’autres, la France est touchée par cet étouffement de la recherche. Le gouvernement veut en finir avec le service public français de recherche, notamment en s’attaquant aux organismes de recherche.
Dans le même temps, le progrès ne vu plus toujours de soi. Les crises sanitaires successives, les interrogations croissantes sur l’intérêt d’« améliorations » telles celles apportées par les plantes génétiquement modifiées (OGM), les évolutions techniques gadgétisant le quotidien, ont partiellement délégitimé la recherche. Plus globalement, l’objectif proclamé de « maîtriser la nature » (et la société) a eu des conséquences de plus en plus irréversibles et difficilement maîtrisables sur le monde et la société.
Fin décembre 2003, la tentative du gouvernement Raffarin de remplacer les recrutements de jeunes chercheurs statutaires par des CDD va mettre le feu aux poudres. Cela ne doit pas cacher que les laboratoires sont sousadministrés, corsetés par la rigidité de règles absurdes et techniquement appauvris faute de recrutements de personnels d’accompagnement de la recherche, qu’ils souffrent d’un déficit d’attractivité (précarité et faibles salaires à Bac+ 11), et que les coupes budgétaires se répètent chaque année. En apparence, mais en apparence seulement, paradoxalement ce sont les directeurs de laboratoires et d’équipes, en plein désarroi, lassés de courir après des financements évanescents, excédés de se voir acculés vers des voies sans issue, qui vont tenter de « sauver la recherche ».

Pour la recherche - les grands enjeux

Ce n’est que récemment que l’espèce humaine a reconnu qu’avec ses spécificités - et malgré elles - elle faisait partie d’un très vaste ensemble, celui du monde vivant et pris conscience de l’unicité et du caractère limité d’une planète sur laquelle elle produit des effets de plus en plus marqués.
Devant les blocages et des crises créés par le système productiviste lui-même, à l’aube de possibles crises mondiales en lien avec le réchauffement de la planète, il apparaît clairement qu’un autre développement de la recherche est un point d’appui essentiel.
L’enjeu semble aujourd’hui se déplacer vers une tentative plus humble d’appréhender le monde, de concevoir la place de l’homme dans la nature et celle de l’individu dans la société. Ces investigations se heurtent à des systèmes de plus en plus complexes, qui appellent à toujours plus d’exploration, de réflexion, de pensée, de dialogue avec la société. Cela donne une Pour la recherche - les grands enjeux importance nouvelle aux sciences humaines et sociales.
Pour les Verts, assouvir sa curiosité, travailler à l’amélioration du quotidien, comprendre sa place dans le monde et dans la société, sont nécessaires à l’être humain et à son épanouissement. Améliorer le mode et la qualité de vie de notre génération, et en particulier des plus défavorisés, sans handicaper les générations à venir ni créer de situation irréversibles, sont quelques objectifs essentiels à prendre en compte dans la définition d’une politique de recherche. Celle-ci pourra alors faire émerger les outils essentiels à la mise en place de sociétés écologiquement durables et socialement acceptables. La recherche constitue donc pour les Verts une véritable priorité qui doit être l’objet de politiques publiques ambitieuses et vigoureuses.
Mais il ne suffira plus de soutenir la recherche publique. Celle-ci doit aussi (re-)devenir l’affaire du public et se démocratiser. Les Verts veulent plus de recherche, mais aussi d’autres recherches, d’autres dispositifs novateurs et d’autres acteurs. La question se pose des choix de société que les technologies anciennes ou émergentes proposent ou imposent. Ces choix, guidés par les sphères économiques et militaires, accompagnent un processus croissant de marchandisation dans la société. Quelles recherches, quelles innovations ? Voilà ce qui devrait se discuter dans l’arène démocratique, les réponses résultant d’un dialogue continu entre acteurs de la recherche - chercheurs, ingénieurs, techniciens - représentants politiques et ceux de la société dite civile. L’urgence en réalité consiste à définir un nouveau dessein, à passer un nouveau contrat entre la société et la recherche.

Les grands choix budgétaires

La France consacre à la recherche une part importante de son PIB. Mais, spécificité parmi les pays développés, elle affecte un financement très conséquent (4 à 5 milliards d’Euros chaque année) à ses recherches militaires, et elle apporte un soutien important à trois grands secteurs - le nucléaire, l’aéronautique et le spatial- pour lesquels il n’y a pas de frontière réelle entre recherche civile et militaire. Puisqu’à eux seuls, le nucléaire et l’aérospatial engloutissent plus d’un tiers du budget civil de recherche et développement (BCRD), il ne reste pour toutes les autres recherches à financement public qu’un maigre Les grands choix budgétaires 0,6% du PIB. Or, ces grands choix budgétaires ne sont jamais débattus publiquement, ni au Parlement dont ce serait pourtant la mission, ni dans la société...
Les Verts demandent que la France et l’Europe consacrent le plus rapidement possible et en tout cas avant 2010 les fameux 3 % de leurs dépenses à la recherche et à l’innovation. Pour que cela soit possible au niveau européen, il faut que les pays membres - et la France en premier lieu ! - acceptent d’augmenter significativement leur contribution au budget communautaire. Mais ils refusent les orientations du Conseil européen de Lisbonne, limitant cet effort à la stricte valorisation vers des produits à mettre sur le marché.
Pour atteindre 3 % du budget national, les Verts estiment que l’Etat et les collectivités territoriales devraient porter les financements publics à 1,5 % du PIB ; en réorientant partiellement les priorités pour soutenir enfin des secteurs totalement ou partiellement sinistrés de la recherche, en particulier mais pas uniquement dans les champs des sciences humaines et sociales.
Cela ne suffira pas car l’investissement des entreprises dans le processus d’innovation reste actuellement très insuffisant dans notre pays. C’est à l’évidence une question plus culturelle que fiscale, les incitations sous forme de crédits d’impôts ayant globalement montré leur inefficacité. Parmi les secteurs de recherche et d’innovation qui devraient devenir prioritaires figurent un certain nombre de secteurs stratégiques dont la France se tient pour l’instant et de façon incompréhensible, même d’un point de vue purement économique, à l’écart. Il en va ainsi du secteur des énergies renouvelables (éolien, solaire, géothermie...), pour lesquels ne restent que les miettes du budget recherche en énergie, accaparé depuis des décennies par le nucléaire . Idem pour les technologies de l’environnement et les recherches en matière d’agriculture durable. En outre, nous ne pouvons nous cantonner à prôner l’innovation. Encore faut-il qu’elle soit socialement utile et écologiquement supportable. En ce domaine, c’est à une vaste réflexion collective qu’il faut s’attacher.
D’autant qu’il est un grand nombre de champs thématiques que le secteur privé marchand ne soutiendra pas, faute de perspective de retour sur investissement : santé environnementale, toxicologie, écologie, pandémies des pays pauvres, politiques de prévention et de lutte contre les discriminations. Qui pourrait nier leur importance ?
A cette construction classique d’une recherche duale orientée, soit vers la production de connaissances - essentiellement dans le monde académique - , soit vers l’innovation et le développement - en lien étroit avec le secteur marchand - , les Verts proposent d’ajouter quelques briques supplémentaires.
Il apparaît en effet qu’un enjeu capital réside aujourd’hui dans la nécessité du développement d’une culture citoyenne sur les questions scientifiques et technologiques. A l’instar des projets de R&D associant recherche publique et entreprises et soutenues par l’argent des contribuables, une part notable du budget civil de la recherche devra être consacrée à des projets de recherche menés en partenariat entre acteurs de la société civile et secteurs académiques. Il s’agira à la fois d’aider au développement de capacités d’expertise sur des questions complexes dans la société, d’ouvrir de nouveaux champs de recherche hors des consensus scientifiques et industriels, par exemple sur des thématiques écologiquement et socialement prioritaires mais peu valorisables sur le plan académique ou pour des entreprises. Il s’agira également de rendre mieux possible l’intervention de groupes de citoyens concernés par telle ou telle question scientifique. Alors peut-être la recherche et la société seront-elles en situation de souscrire à ce nouveau contrat social que les Verts appellent de leurs voeux.

Autour des propositions des Etats Généraux

Vers une loi d’orientation et de programmation de la recherche

Dans les documents émanant des travaux des Etats Généraux et rédigés en amont des Assises Nationales de Grenoble, les Verts appuient un grand nombre de propositions.
Citons ici les principales.
La mission d’un « Haut Conseil de la Science » à créer serait de définir les grandes orientations stratégiques sur les recherches à promouvoir par tous les moyens de l’action publique. Les Verts demandent que cette nouvelle instance comprenne, en proportion équivalentes, des acteurs de la recherche (élus par leurs pairs ou nommés) et des acteurs de la société (entreprises, élus et associations).
Les propositions qu’il sera amené à élaborer tous les quatre ou cinq ans devront résulter d’un large processus de consultation des différents milieux concernés. Il devrait pouvoir s’appuyer sur l’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST) dont les moyens et les fonctions devraient être étendus. L’échelle nationale, reste incontournable , mais un tel dispositif doit s’étendre à l’échelle de l’Europe.
Tous s’accordent à affirmer qu’il n’est pas souhaitable de séparer recherche et enseignement supérieur.
Le futur Ministère en charge de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur devrait disposer de financements se rapprochant de ceux des pays comparables de l’Union Européenne. Cela passe sans doute par un rattrapage du financement des universités par rapport à celui des écoles et autres établissements d’enseignement supérieur à accès sélectif. La mission de ce ministère ne doit être ni dans le saupoudrage ni dans le pilotage autoritaire. Elle réside dans la coordination des actions à mener et la distribution des moyens de l’Etat en fonction de grandes orientations définies dans le cadre de lois d’orientation et de programmation pluriannuelles.
Une meilleure organisation du dispositif national de recherche passera certainement par une simplification du paysage, ce qui exclut la multiplication de nouvelles agences de financement et de fondations. Ceci pourra impliquer un rapprochement et éventuellement le regroupement de certains opérateurs de recherche parmi lesquels les EPST. Les organismes de recherche doivent continuer à remplir un rôle spécifique, distinct de celui des universités qui, outre la recherche, ont en charge la formation et la transmission des connaissances.
Les Verts sont favorables à un renforcement majeur des moyens humains et financiers attribués à la recherche. C’est en développant les possibilités de financement de travaux de thèse à des niveaux décents et avec de vrais contrats de travail que les filières scientifiques commenceront à retrouver de l’attractivité. La grande majorité des personnels actifs dans les métiers de la recherche doivent disposer de postes pérennes. La circulation internationale des chercheurs, spécificité indispensable, nécessite que soient également prévus des dispositifs autorisant des contrats de travail de chercheurs associés sur des durées limitées (jusqu’à trois ans).
L’évaluation des résultats de la recherche menée sur fonds publics doit être systématique, y compris pour les entreprises qui bénéficient de soutiens financiers directs ou via des allégements fiscaux. Elle exige des instances indépendantes, distinctes de celles responsables des orientations et de la distribution des moyens. Des centaines de millions d’Euros sont déversées chaque année sur les entreprises par l’Etat, trop souvent à l’aveugle.
Les projets de R&D subventionnés sur fonds publics doivent être ciblés en fonction de leur utilité sociale et de leur compatibilité avec un développement écologiquement soutenable. Leurs résultats doivent d’autre part être soumis à évaluation, comme tout projet financé sur fonds publics, caritatifs ou via une fondation ad hoc.
Surtout, les Verts observent avec satisfaction l’émergence d’un thème central : celui des rapports entre recherche et société. Les connaissances produites sur financement public doivent être librement accessibles à tous les publics. L’exemple des logiciels libres devrait être étendu vu son succès. Les Verts estiment que la démarche consistant à breveter de plus en plus tôt est préjudiciable à l’accroissement des connaissances et même économiquement pour ce qui concerne l’innovation technique. Nous rappelons que la non brevetabilité du vivant est un principe intangible.


Mais les Verts sont plus exigeants encore.
En phase avec un certain nombre de rapports récemment publiés, ils estiment :

  • que la démocratie interne doit être encore étendue dans les laboratoires, universités et organismes de recherche,
  • que la recherche publique gagnera à être débattue et développée avec le public. Elle bénéficiera de l’implication croissante de citoyens concernés et regroupés dans des ONG, des collectifs d’associations constituées autour de thèmes délaissés ou insuffisamment pris en compte dans la définition des politiques de recherche, souvent porteurs de nouveaux questionnements scientifiques,
  • que les acteurs de la recherche doivent pouvoir exercer les multiples facettes de leur métier (information scientifique, valorisation avec le secteur marchand comme non marchand). Ils devraient pouvoir passer des contrats avec une mairie ou une association aussi facilement qu’avec un laboratoire pharmaceutique. Ils devraient avoir un « droit de retrait » (objection de conscience) en cas de programmes de recherche non-éthiques,
  • que l’application du « principe de précaution », loin de renvoyer à l’âge des cavernes, permettra le lancement de programmes de recherche nouveaux et socialement utiles,
  • que face à la pression poussant à la valorisation économique de tout et n’importe quoi, il est capital de se prémunir contre les dérives éthiques et le battage médiatique,
  • que la meilleure approche consiste à proposer des méthodes de concertation (conférences de citoyens, conférences de consensus ... ) et de co-élaboration de projets (partenariats divers) permettant d’élever les capacités d’expertise dans la population.

Intervention de Mme Marie-Christine Blandin


origine :
http://cip-etats-generaux.apinc.org

J’ai bien entendu que, comme les grands chefs d’état, vous mesuriez l’intérêt que l’on vous porte au rang de la personne qui vient vous parler.

Si Gilles LEMAIRE, notre Secrétaire National, m’a déléguée, c’est que nous sommes pour le partage du travail.

Je suis Sénatrice, membre de la Commission du Sénat qui s’occupe de recherche, ancienne Présidente de la Région Nord/Pas-de-Calais, et membre de l’OPECST (Office Parlementaire des Choix Scientifiques et Technologiques), seule femme durant ces 3 dernières années, mais cela va changer.

Si j’avais été simple balayeuse, j’aurais quand même des choses à vous dire, comme ces femmes d’entretien qui voient dans quelles conditions fonctionnent certains laboratoires, et qui pourraient témoigner d’équipements achetés à prix d’or, en arrêt parce que les restrictions de crédit n’ont pas permis d’acheter la pièce qui manque pour le réparer ...

Les applaudissements nourris qui ont salué le résumé des revendications du C.I.P. sont à la hauteur de la clarté et du talent d’E. BREZIN, mais ils saluent aussi la qualité d’une co-production, travail de plusieurs mois de dialogue entre vous.

La précarité qui vous a indigné et a provoqué votre mouvement ne touche pas que vous : pensez aux « recalculés du PARE », pensez aux « intermittents de la culture ». Je ne vous pointe pas cette similitude pour vous appeler à modérer vos revendications. Je pointe cela parce qu’il y a une communauté d’effets négatifs d’une même politique qui s’en prend à l’épanouissement humain.

Ce sera mon seul point général, pour le reste je m’attacherai à répondre à vos questions.

Vous attendez 1 milliard de plus par an et 5 000 postes. Vous savez que c’est mal parti, les annonces du budget 2005, et les postes ne faisant que compenser tardivement les dégâts des deux budgets précédents.

Vous appelez le politique à des engagements fermes pour le futur. Oui, nous y sommes prêts, et nous avons des suggestions : redéployer en supprimant des investissements inutiles comme le porte-avion nucléaire ; revoir la fiscalité, et augmenter les impôts, la démagogie de la baisse de ceux-ci asséchant toutes les marges de manœuvre pour l’intérêt public et le bien commun.

1. MINISTÈRE ET HAUT CONSEIL SCIENTIFIQUE

Nous préférons un Ministère de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur. Si la technologie doit en être, je la verrais cantonnée dans un secrétariat d’Etat, afin que sa culture ne colonise pas tout le sens de la recherche aux dépens des sciences humaines et sociales.

Ce Ministère arbitrera sur les choix du Haut Conseil, engagera un budget croissant jusqu’aux 3 % de recherche totale, gérera par la mise en œuvre de plans pluriannuels, dont le plan emploi, veillera à la justice territoriale et à la transparence par rapport au complexe militaro-industriel. Il aura regard sur toutes les politiques de recherche menée dans d’autres Ministères : savez-vous que sans débat, à l’heure de Kyoto et de la pénurie d’énergie, en 2002, le Ministère des Transports n’avait rien trouvé de mieux que de consacrer 78 % de son budget recherche à l’A 380 !

Si je vous parle de justice territoriale, c’est que nous sommes amers en Nord/Pas-de-Calais de voir systématiquement laboratoires, postes et investissements aller là où les collectivités peuvent payer, c’est à dire en Ile-de-France.

Le Haut Conseil Scientifique est une excellente idée. Nous aspirons à ce que les choix de recherche ne se fassent plus chez DASSAULT, Mme LAUVERGEON, ou à l’Elysée. C’est de démocratie qu’il s’agit. Sa composition serait majoritairement de scientifiques : beaucoup d’élus, un peu de nommés et une part serait réservée à la société. Mais attention, je ne pense pas comme Monsieur FILLON. Je ne limite pas la société au monde économique, il y a le social, et l’associatif. Quand on dit « ayant une expertise dans le domaine de la recherche », il faut aussi penser aux non-institutionnels comme la CRIRAD. Il faut aussi penser à « l’expertise d’usage ». Les gens de MÉTALEUROP, sachant que je venais ici, m’ont dit hier « Et l’épidémiologie ? » « Et la toxicologie ? ».

Après sa composition, le plus important pour le Haut Conseil sera son articulation avec le Ministère, et son rôle. Car il y en a, de superbes « Hauts Conseils », comme le Haut Conseil de la coopération (Nord/Sud) qui fait des diagnostics remarquables, qui donne des préconisations louables ... Le Ministère l’écoute, et après s’en va comme d’habitude vendre des frigos aux esquimaux !

C’est donc d’un Haut Conseil Scientifique d’orientation dont vous avez besoin. Il définira les plans pluriannuels, après de larges concertations, et fera le point tous les ans. Il pourra entendre l’OPECST et ainsi revaloriser son rôle.

- Permettez-moi de formuler des vœux :

  • une priorité : produire de la connaissance.
  • une reconnaissance : la légitimité de la commande publique, en particulier pour les besoins non marchands.
  • une urgence : le développement durable.

Notre monde est fini et il est très peuplé. Nous ne pouvons différer les recherches sur les économies d’énergie et les renouvelables, sur l’hydraulique et l’agriculture durable, pour nourrir la planète, sur toutes les Sciences Humaines et Sociales pour mieux vivre ensemble, de la prévention des conflits à la connaissance de l’autre et de soi.

Le principe de précaution n’est pas un frein à la recherche, c’est un formidable moteur de commande de recherche et d’expertise.

2. LIEUX DE RECHERCHE ET AGENCE DE FINANCEMENT DE PROJETS
Les organismes de recherche et les universités doivent rester au centre du dispositif de la recherche et de la gestion de ses moyens.

J’entends votre plaidoyer pour que l’on ne répartisse pas les effectifs dans les universités, en fonction du nombre d’étudiants à encadrer, et aux dépens de la recherche.

Ne faudrait-il pas pour éviter ces dérives imaginer des ratios infranchissables de temps de recherche par rapport au temps d’enseignement ?

Pour le reste, ce n’est pas d’un corps unique dont nous avons besoin, mais de passerelles, et d’une justice sociale, et de carrière.

L’heure est moins à la simplification du paysage des organismes qu’à leur coopération, afin qu’une meilleure communication entre-eux favorise les synergies et éloigne le spectre des doublons.

Quant aux grandes écoles, il suffit de regarder le coût par élève pour avoir une idée du sort fait à l’université.

Stimuler l’appétit de sciences en amont reste un devoir, c’est de culture scientifique partagée dont il faut nous préoccuper.

La baisse des vocations dans certaines matières pourrait aussi trouver une issue par des bourses de pré-recrutement, à la manière des IPES pour les futurs enseignants. Ce fut autrefois le moteur d’un véritable ascenseur social. Je reviens à votre agence pour projets « sans tiroir » : pourquoi ne pas simplement dédier ces moyens aux organismes, charge à eux de geler 10 % de leur budget total pour ce faire. Mais une agence de plus, à quoi bon ? D’autant que le gouvernement envisage, lui aussi, un EPIC « agence de financement sur projets ». Il s’agirait du « transfert technologique des résultats de la recherche publique vers le monde économique ... avec au Conseil d’Administration, entre autres des personnalités qualifiées du secteur économique ». Si on supprimait la restriction « technologique » pour les transferts, on pourrait imaginer que des recherches sur la médecine du travail, l’aménagement du temps, les innovations sociales, puissent bénéficier à l’entreprise. Auquel cas, les personnes qualifiées du Conseil d’Administration pourraient aussi être des syndicalistes des CHSCT ... Mais je crois bien que ce ne sont pas ces projets qui sont visés !

3. LE POTENTIEL HUMAIN

Il y a tant de domaines délaissés, tant de questions sans réponses, tant d’enjeux, qu’il faut stabiliser la recherche en stabilisant les cursus.

Une vraie rémunération, avec des charges sociales, avec des perspectives, c’est l’emploi pérenne, garant de la liberté de pensée et de dire.

La précarité tue l’autonomie, l’opportunité des hasards féconds, le désir et le temps de transmettre le savoir. Dans son flux tendu et angoissant, elle met en compétition, elle balaye le questionnement et le doute.

Un mot sur les ITA/IATOS qui justifient de vrais postes, non empruntés aux budgets des établissements quand les tâches sont pérennes : sinon on aboutit aux mêmes dérives que l’audiovisuel qui prend des intermittents pour faire le 20 heures !

Il faut aussi évoquer la résorption des primes, tout doit être salaire, en clair.

Il faut un effort significatif pour rajeunir le recrutement afin de raccourcir au maximum les temps de doutes.

Tous ces efforts sur l’emploi pour la qualité du travail sont indissociables de la résorption des tracasseries administratives.

Vous avez évoqué des CDD « chercheurs associés » pour faire la jointure avec le temps de l’emploi durable.

Méfiez-vous des effets d’aubaine qui ne manqueront pas de se faire jour. Souvenez-vous de ceux qui avaient besoin d’un bac + 6, genre parc naturel, et qui disaient : à quoi bon recruter sur un statut, alors que l’on peut avoir un emploi-jeune aussi qualifié pour beaucoup moins d’engagement ?

Si certaines matières nécessitent ce moyen, alors encadrez-le de critères pour le déclencher, et d’exigences (prix, non-renouvellement). De toute façon, cela doit être indissociable d’un chantier de validation des acquis et du parcours.

4. ÉTUDIANTS EN THÈSE ET POST-DOCTORANTS

A ce niveau, le temps de la formation est aussi un temps de production : les allocations de recherche doivent se muter en rémunération à part entière, avec prise en compte des charges sociales.

Afin que le temps de la thèse soit fécond, il est indispensable de limiter le nombre d’étudiants par encadrants.

Si vous ne voulez pas rester et finir entre hommes, pensez à la situation des femmes et mettez dans vos revendications les congés de maternité pour les collaboratrices temporaires de recherche.

Pour tous, il faut des débouchés : une reconnaissance officielle du niveau « thèse », dans l’entreprise comme dans la fonction publique, permettrait de sécuriser les employeurs, et les encouragerait davantage que le simple vocable « chercheur ».

Nous avons déjà évoqué le nécessaire cadrage d’éventuels CDD « chercheur associé » afin que dans certaines matières où il y a embauche, cela ne crée pas une régression.

Le crédit d’impôt pour stimuler l’innovation. L’innovation n’est pas une valeur en soi. Elle ne doit être encouragée que si elle est socialement utile et écologiquement supportable. Le flocage à l’amiante fut, en son temps, une innovation, tout comme l’utilisation du pyralène pour prévenir les incendies des transformateurs.

Et tout ce qui relève du développement humain, pourtant fortutile,n’est pas prêt de motiver les start-up !

Ensuite, il faut le dire, le crédit d’impôt pour l’innovation, çanemarchepas. L’entreprise française est culturellement frileuse, pour ne pas dire frigide.

L’esprit du crédit d’impôt est vraiment à débattre : c’est une incitation, mais c’est aussi un renoncement à l’orientation de l’argent public.

L’orientation devient alors privée et les champs explorés par la recherche deviennent les champs choisis par le privé et payés en grande partie par le public. Puis les seuls champs financés deviennent les champs rentables de suite.

Au risque de vous déplaire, ce genre de mécanisme, dans un contexte de désengagement public, suscite des élites dociles, de celles qui nous ont affirmé :

- que l’amiante ne présente aucun danger.

- que les faibles doses radioactives ne se cumulent pas dans l’organisme.

- que les OGM ne sortent jamais du champ où on les a plantés.

Et puis ce n’est pas avec le crédit d’impôt que l’on fera des découvertes anthropologiques extraordinaires, comme celle de « Homo Floresiensis » en Indonésie qui nous interroge sur notre cohabitation passée avec d’autres hommes non sapiens !

Ou alors, il faudrait imaginer un mécanisme fiscal ouvert à tous, dans lequel de simples citoyens pourraient contribuer à des choix, cofinancer des expertises indépendantes ; le tout dans une société où les sciences seraient mieux partagées et plus citoyennes.

5. ET L’UNION EUROPÉENNE ?

C’est l’échelle dont nous devons tenir compte, et c’est un ensemble de fonctionnements qui restent à qualifier.

Par souci de conformité comptable, la Commission a accru son exigence de contrôle en tout domaine. Les procédures sont si lourdes que les services ne pouvant y suffire, ont fait le choix d’un moins grand nombre de dossiers à contrôler pour un même budget. On ne considère donc comme éligibles que des projets beaucoup trop lourds. Pour Bruxelles « Big is beaufiful » même si des trésors peuvent se cacher dans de petits laboratoires.

Premier effort à faire donc : revenir à une dimension raisonnable, et cesser d’exiger d’impossibles coopérations internationales qui n’aboutissent qu’à des faux.

Le second effort est temporel : les appels doivent être diffusés bien en amont des lancements.

La France doit plaider la cause des projets « blancs » spontanés qui ne répondent qu’à l’intuition d’un laboratoire sur un sujet parfois minoritaire.

Quant aux pôles d’excellence, ils me font penser au mythe du « rayonnement » que certaines municipalités mettent en priorité dans leur politique culturelle : cela ne se décrète pas, cela découle de la qualité.

Et cela ne tient, n’est durable que lorsque les équipes se parlent, coopèrent au lieu de se marcher sur les pieds, comme semblent le vouloir toutes les incantations à la compétitivité.

Enfin, bien sûr, on ne peut attendre d’intelligence européenne en matière de recherche que si on s’en donne les moyens, c’est à dire si les contributions des pays s’accroissent.

Dans vos documents intermédiaires, vous parlez de « refonder le pacte entre recherche et société » et vous précisez : « la logique de la recherche est distincte des autres logiques sociales. Il convient donc de bien séparer les rôles entre l’expression sociale et les choix de questionnement des scientifiques ».

Je ne nie pas le besoin d’autonomie du chercheur mais j’aurais préféré « il convient donc de constituer un dialogue entre l’attente citoyenne, les opportunités économiques et les choix de questionnement des scientifiques ».

EN CONCLUSION, je ne peux que vous exhorter à ne pas laisser retomber le soufflet. C’est votre travail collectif qui a produit. Il faut une suite, et je serai attentive à ce suivi, l’important étant que vous continuiez ensemble.

Marie-Christine Blandin

Mot-clé :
Top
Plan du site | Site réalisé par Oizoo avec SPIP | SPIP
EELV - 6 rue Chaudron - 75010 - Paris - Tél. 01 53 19 53 19