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La décroissance matérielle afin de réduire l’empreinte écologique ? ... inéluctable ! ...

Mais, si on anticipe, ce n’est pas une catastrophe ! ... Au contraire !

lundi 2 octobre 2006

Par Joël Chenais, ancien Responsable de la commission nationale environnement des Verts.
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Nous ne pouvons que constater lors de cette campagne présidentielle 2007 que les mythes les plus obsolètes, les plus illusoires, et donc les plus dangereux, ont toujours la vie dure. Nicolas Sarkozy nous promet qu’avec lui « tout est possible », et, Ségolène Royal comme Sarkozy, la droite comme la gauche, se cramponnent toujours à l’illusion de la croissance.

Soyons clair, s’il s’agit de l’évolution du PIB, ce débat, pour nous écologiste, est (ou devrait être) annexe, pour ne pas dire surréaliste. En effet ce paramètre est bien trop « grossier », intégrant aussi bien des dépenses négatives (militaires, dépenses de réparation de l’environnement, etc ) que positives (éducation, recherche, justice par exemple). L’évolution des diverses composantes étant dépendante de trop de paramètres imprévisibles (choix politiques, économiques, évolution de l’état de la planète, comportement des personnes), anticiper son évolution relève de la lecture du marc de café.

Par contre ce qui est prévisible c’est l’évolution inexorable des effets des contraintes environnementales compte tenu de l’état de la bio-géo-chimiosphère.

D’un coté l’indice « planète vivante » chute de 37 % entre 1970 et 2000, alors que l’empreinte écologique globale humaine passe de 80 % des capacités de la planète en 1960 à plus de 120 % aujourd’hui, avec des perspectives de 180 à 220 % (si on ne change rien, et, surtout, purement « théoriques » car cela suppose une résilience indéfinie - utopique - de la biosphère).
Face à ce constat on ne doit plus pouvoir encore oser se lamenter chaque fois qu’apparaissent des signes de fléchissement de l’indice de consommation des ménages, de la production industrielle, et de divers autres indices de la croissance matérielle pour le Nord (et les quelques privilégié-e-s du Sud). Et ce n’est pas en exigeant, entre autres, que chacun travaille toujours plus, en aggravant la précarité sous toutes ses formes, que l’on empêchera l’inéluctable.

Ainsi il est tout d’abord évident que l’empreinte écologique d’un habitant « moyen » (10 équivalent planète pour les américains, 5,6 pour l’européen) des pays dits « développés » est telle qu’il est matériellement impossible non seulement d’étendre notre mode de production et de consommation au reste du globe, mais de croire qu’ils vont pouvoir persister ici, au Nord.

Les prix de diverses matières premières flambent parce que la Chine, et d’autres, s’engage sur la voie de notre mode de développement, et l’aggravation des ravages environnementaux « collatéraux » suit le mouvement. Alors même que la déplétion du pétrole en particulier s’annonce, avec pour seule certitude, seul horizon, son épuisement à terme, le 4x4 fleurit dru au coin des rues. Cette nouvelle crise pétrolière, troisième du genre, devrait être la sonnette d’alarme qu’il nous faut entendre, d’autant plus quelle est maîtrisable.

Plus gravement, la vie sur cette planète est en danger, les écosystèmes naturels disparaissent, la diversité biologique s’écroule, le climat change à grande vitesse, la biosphère dans son ensemble est empoisonnée, avec des conséquences sanitaires de plus en plus graves ; les ressources naturelles s’épuisent, le pétrole entre en déplétion, l’eau potable manque, ...

Et si certains effets sont aujourd’hui irréversibles, il nous faut au moins cesser d’aggraver les crises environnementales et anticiper les conséquences. Dans tous les domaines. De ce point de vue peut importe celle qui nous est la plus directement perceptible, chacune exige de faire décroître nos impacts collectifs ET individuels sur les équilibres naturels, nos prédations et déjections sur et dans la bio-géo-chimio-sphère.

Non, « tout n’est pas possible », choisir entre la croissance et la décroissance matérielle n’est donc pas de l’ordre des sujets négociables entre humains. Ce sont les contraintes bio-géo-chimico-physiques des limites de la planète qui vont nous imposer la seconde.

Décroissance matérielle inéluctable donc. Et c’est aussi au nom des droits fondamentaux de chaque habitant de cette planète, en particulier ceux et celles du « Sud », que nous devons annoncer clairement la couleur au « Nord ». Sinon comment convaincre la Chine, et d’autres, de ne pas nous copier ?.

Certes le « Nord » peut essayer de retarder le plus possible l’échéance du basculement, mais inexorablement le rationnement que nous imposons au « Sud » depuis le 19ième siècle, (c’est à dire, d’ailleurs, bien avant la prise de pouvoir de l’ultra libéralisme), va s’étendre au « Nord ». La seule chose que nous pouvons négocier entre humains, c’est le choix entre l’anticiper et la laisser nous tomber dessus. Et plus on tardera à anticiper plus dure sera la chute.

Mais, et c’est essentiel, car alors rien n’est perdus, le fait de pouvoir choisir d’anticiper ouvre des perspectives. C’est nous aussi l’occasion de nous permettre de repenser les finalités de nos sociétés. C’est aussi permettre enfin un développement matériel transitoire soutenable pour le Sud, le temps pour lui de rejoindre la moyenne supportable par la planète.

Anticiper la décroissance matérielle est d’abord indispensable afin de pouvoir mettre en place une régulation qui la rende sélective et équitable, de façon à préserver les plus vulnérables
, ici au « Nord », tout en permettant au « Sud » d’accéder équitablement aux ressources.

Refuser de le faire c’est accepter que ce soient, au mieux, les plus forts qui, n’étant pas tous imbéciles ni suicidaires, imposent leurs propres critères de rationnement, où que, (et à terme ...) la situation devenant trop complexe et ingérable, les pénuries trop grandes, règnent le chaos et la guerre généralisée.

Il s’agit bien de tracer les pistes afin de sortir du « toujours plus », sachant que l’écologisation des modes de production et de consommation, leurs relocalisations, ne feront pas disparaître les limites intrinsèques de la bio-géo-chimio-sphère. Elles permettront simplement d’user de ses ressources, des capacités de celle-ci de façons plus parcimonieuses, de façons non agressives.
Et, ainsi, de re-dégager des marges, ce qui pourrait ainsi faciliter un meilleur partage entre le bourgeois du 16eme arrondissement, l’émigré de St Denis et l’américain moyen ou le Bengali, l’africain du Niger, l’indien de Bolivie, le kazak de Karaganda.

Il nous faut donc collectivement ET individuellement apprivoiser les termes de « décroissance » / « réduction » / « sobriété matérielle ». Ce qui signifie bouleversement des activités de production et des habitudes de consommation, et donc réduction, disparition de multiples activités gaspilleuses, polluantes, dangereuses pour la santé et destructrices de la nature.

Mais, avec, en contrepartie, création de nouvelles activités, développement de toutes celles qui sont socialement et réellement utiles, dans les limites des contraintes environnementales et de protection de la nature. Ces bouleversements impliquent la mise en place de dispositifs de sécurisation des droits sociaux et du travail garantissant à chacun-e de ne pas être relégué-e, précarisé-e.

En effet, la décroissance matérielle n’est pas un objectif « misérabiliste », ni même « catastrophiste », c’est aussi, au contraire, l’occasion de redonner un sens plus humain à nos activités.

C’est, en particulier aussi redonner au travail sa vraie place, celle certes d’abord d’une nécessité, celle que chacun doit contribuer, en fonction de ses capacités, à la production de biens matériels ou de services utiles, parce que nous sommes tous et toutes inter-dépendants. Et cela dans des conditions d’emplois respectueuses de la personne humaine.

Mais c’est aussi un temps qui ne doit pas non plus envahir toute la vie.
Cette décroissance du temps consacré à la production, mais aussi de celui de la consommation de biens matériels doit permettre d’accroître le temps consacré aux dimensions relationnelles de l’existence, au renforcement des solidarités, à la culture, à la connaissance, aux jeux, à la contemplation de la beauté du monde naturel, au « farniente ».

C’est, aussi, penser la ville autrement afin que les générations futures, comme les enfants d’aujourd’hui, puissent (re)-découvrir, et même (re-)trouver y compris au coeur des villes, le charme des premiers rayons de soleil déchirant la brume du petit matin sur une zone humide alors que commence le ballet des foulques macroules, des libellules aux ailes diaphanes, que s’élève le chant du grillon ou du merle. Dimensions qualitatives qui ne se jaugent pas sur les seuls critères de PIB, ni d’accumulation de biens matériels.

Il est évident que si 80% des habitant-e-s de ce pays doivent réduire leur empreinte écologique personnelle, que nous devons proposer des mesures, y compris contraignantes, qui permettent de le faire de façon sélective et équitable, en mettant à contribution proportionnellement aux nivaux de surconsommation et des impacts nocifs collectifs ET individuels.

En effet le citoyen « moyen » ne se résoudra par anticipation à certains renoncements que si les plus riches, les plus gaspilleurs, seront ceux, éventuellement par la contrainte, qui réduiront le plus leur empreinte.

Cela implique aussi de la part des pouvoirs publics la mise en place de politique industrielles volontaristes, en particulier de reconversion, et non de simple accompagnement des stratégies privées soumises aux seules logiques des intérêts financiers ; mais aussi de régulation, en particulier de l’innovation débridée, sur des critères de compatibilités avec les contraintes environnementales, la protection de la santé, et le respect d’un droit du travail renforcé.
C’est aussi mettre sur la table du débat public, collectif, celui de la régulation, des arbitrages indispensables dans la répartition des ressources matérielles et financières. Car pour améliorer le sort des plus faibles, des malades, des handicapés, il va bien falloir que les biens portants renoncent à diverses facilités matérielles, sans oublier toutes les formes d’enrichissement, scandaleuses, pour ne pas dire immorales.

Une fois l’orientation définie l’élaboration collective des décisions, des arbitrages du niveau local au niveau global, en particulier Européen est évidemment une condition essentielle d’acceptabilité et donc de réussite. Encore faut-il mettre fin au mythe ...

Joël Chenais

Texte écrit initialement en écho à deux autres textes, d’Alain Lipietz et Serge Latouche dans le Verts Contact N° 709. Ainsi qu’aux motions ponctuelles 1, 2 et 17 votées à Reims.
Actualisé à Paris , le 03 mai 2007.

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