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Ils ont craché sur nos tombes, par Aurélie Filippetti

paru dans Le Monde du 1er Avril 2004

mardi 6 avril 2004

On détruit Billancourt depuis le 29 mars. Disparaît le grand paquebot-usine. Rasée, la forteresse, qu’on n’appelait déjà plus ouvrière. Il n’est pas temps de ressusciter de vieilles polémiques, certes. Juste temps de pleurer.
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Pleurer sur les tombes de ceux qui sont restés, derrière ces murs condamnés.

Pleurer sur leur mémoire que l’on va effacer. Pleurer sur les générations d’ouvriers, d’immigrés, d’ouvriers-immigrés, qui sont passées ici, et puis ailleurs, et à qui l’on interdit une fois de plus de se souvenir.

On me dira : "Que vous importe de garder trace d’un endroit de souffrance ?" C’est oublier la fierté immense de la classe ouvrière, qui n’était pas la fierté de souffrir mais la fierté du combat et de l’engagement.

Comment parler d’intégration quand on nie tant de mémoire, tant d’Histoire ?
Quand ce pays acceptera-t-il de reconnaître le mérite de ceux qui l’ont fait et qui, bien souvent, n’y étaient pas nés, n’y avaient pas fait d’études, n’en étaient pas les rejetons chéris ?

Comment s’étonner que des enfants de la classe ouvrière refusent de suivre le même parcours que leurs pères, lorsqu’ils voient comment ceux-ci ont été traités, pendant qu’ils travaillaient, et comment ils ont été jetés, quand on n’eut plus besoin d’eux, pour enfin se voir refuser même l’hommage posthume de l’histoire collective. Notre histoire à tous.

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Première destruction de Billancourt, mars 1942 ... [a.b.]

Billancourt détruite. Et bientôt, le 23 avril, la dernière mine de France fermée à tout jamais, la Houve, à Creutzwald, en Lorraine. Ce n’est que la dernière d’une longue liste, elle-même prise dans une autre longue liste, celle des chantiers navals, massacrés, celle des textiles, des aciéries, des fonderies, des mines de fer, de potasse, de charbon, des hauts-fourneaux. Je voudrais poursuivre l’énumération, pardon, juste pour un hommage. Non pas un hommage à l’industrie, mais aux hommes qui y travaillaient. Travaillaient vraiment. Pas à ceux qui faisaient semblant d’y commander, et qui ont toujours su rajouter la lâcheté à l’incurie : partant toujours les premiers en noyant leurs larmes de crocodile dans le champagne de leur cocktail d’accueil suivant.

En Lorraine, il ne reste plus rien, ou presque, du passé industriel, toutes les anciennes usines ont été détruites. On les a fait disparaître du paysage comme on cherche à effacer les preuves d’un crime. Ne restent que quelques griffures d’ongle des condamnés à l’oubli dans les murs épais de l’histoire officielle. Les deux derniers hauts-fourneaux de la vallée de la Fensch seront fermés et démolis d’ici cinq ans. Ironie du sort, aujourd’hui le prix de l’acier est au plus haut.

Pendant ce temps, au nord de la région, les dernières galeries de mines sont prêtes à être ennoyées. Inondées, lavées à grande eau, sans doute de toute la sueur et du sang qui y ont coulé ? En surface, des maisons, celles qui, justement ont été rachetées par les anciens ouvriers ou leurs enfants. Rachetés à qui ? à "l’Usine", à "la Mine".
Avec l’ennoyage, ce sont ces maisons qui s’effondrent, se fissurent. Ce sont leurs habitants qui sont expulsés, expropriés. C’est l’Etat qui paye, faute de mieux. Les anciens exploitants ont disparu, changé de nom, oublié. Si vous les cherchez aujourd’hui, regardez du côté de ceux qui parlent de remettre la France au travail. Qui est responsable ? Personne. Si vous les cherchez, regardez du côté de ceux qui parlent de responsabiliser les chômeurs.

La mémoire n’est pas seulement un devoir vis-à-vis du passé, c’est le terreau de notre avenir. Ceux qui bercent en secret le rêve d’une France sans usines se trompent et nous trompent. Ceux qui cherchent à se défausser de leurs responsabilités sur la mondialisation oublient de dire que ce sont leurs entreprises, et pas les salariés des pays pauvres, qui profitent, là-bas, des conditions de travail, de vie et de rémunération indécentes. Mais ils oublient aussi de dire quel est le coût réel, pour l’ensemble de la planète, de la pollution qu’ils induisent. Tant qu’elle reste à l’intérieur de l’usine, et qu’elle ne rend malade que les employés, elle n’est pas gênante, car l’on connaît les multiples entraves à la reconnaissance des maladies professionnelles. Il n’y a que lorsqu’elle se répand à l’extérieur et qu’elle est visible que l’on agit, mais souvent trop tard.

Un dernier nom dans cette liste : celui de Noroxo. Il m’avait échappé qu’Exxon Mobil était une entreprise en difficulté, et pourtant c’est à ses employés qu’elle fait aujourd’hui porter le poids de son irresponsabilité criminelle, en les jetant à la rue.
C’est toujours la même histoire, dirait-on. A nous de faire en sorte que la mémoire ne nous donne pas que cette seule leçon.


Aurélie Filippetti est élue (verts) du 5e arrondissement de paris, auteur des Derniers Jours de la classe ouvrière (Stock).
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