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Actualité sociale : emploi

Contrat de mission : la rhétorique ultralibérale

Article de Vanessa Jérome, extrait de Vert no.4, janvier-février 2004

lundi 1er mars 2004

À l’heure où l’on fait mine de découvrir que les intermittents sont volontairement maintenus dans la précarité par des employeurs et des actionnaires richissimes et toujours plus gourmands, le gouvernement annonce son prochain spectacle.
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Sur fond d’ultralibéralisme postmoderne, le Contrat de mission est en vedette. Version opportuniste et cynique du contrat à durée déterminée, il permettra aux entreprises, s’il est mis en oeuvre, d’embaucher des salariés pour la durée d’une mission. Ne nous y trompons pas : ce nouveau contrat de travail annonce la fin du contrat à durée indéterminée et la généralisation de la précarité salariale. Il fabriquera des salariés apeurés à la disposition de la machine à produire. Pour légaliser ce nouveau contrat une réforme du prétendument "protecteur" code du travail est envisagée.
Précarité et paupérisation des salariés sont donc bien les deux thèmes centraux de la pièce.
La mise en scène a été peaufinée par quelques experts et hommes politiques libéraux qui ont, depuis bien longtemps déjà, vendu leur âme au marché. On espère qu’ils en ont tiré un bon prix... Le spectacle est sponsorisé par le Medef et son cortège de dirigeants aveuglés. Ils jubilent déjà en pensant aux avantages qu’ils vont en retirer.
La rédaction du scénario a été habilement confiée à monsieur de Virville, éminent dirigeant de Renault, révélé dans un précédent spectacle, la fermeture de l’usine de Vilvorde avec son mémorable "plan social".
L’innovation est au coeur du dispositif.
Les salariés ne seront pas spectateurs, mais acteurs à part entière du spectacle. Moderne interactivité, quand tu nous tiens !

Mesure injuste
Bien. Arrêtons-là la métaphore. Le Contrat de mission n’a rien de comparable avec une représentation culturelle, symbolique et euphémisée du réel. Il est le réel, dans ce qu’il y a de pire : une mesure économiquement non justifiable et socialement injuste, que sert à merveille une rhétorique politique des plus manipulatrices.
Rhétorique bien connue, toujours dénoncée, par quelques-uns qui ne se font pas entendre... Il va falloir que nous révisions tous nos classiques.
Avec la vulgate construite autour de ce contrat envisagé par le ministre antisocial Fillon, nous vivons une des grandes heures de la violence des discours économiques et de leurs effets dévastateurs sur nos vies.
Mensonges, inexactitudes et "oublis" volontaires. Pris aux pièges de leurs intérêts, ceux qui les énoncent ont fini par y croire... Le discours économique d’aujourd’hui réussit le tour de force de convaincre ceux qu’il massacre. Les victimes sont les premières à reprendre et à relayer des arguments construits minutieusement mais présentés comme des évidences allant de soi.
Ce tour de force du langage, beaucoup l’ont analysé, montrant et démontrant la force et la violence de ce système libéral, tout adossé qu’il est au discours efficace qui le légitime.
De même que certains immigrés votent désormais pour Jean- Marie Le Pen, les plus menacés et les plus pauvres d’entre nous finiront, si l’on y prend garde, à justifier euxmêmes à coup de mots incompris leur propre éviction de la société, leur prochaine descente aux enfers vers la pauvreté.

Arguments fallacieux
Cela fait longtemps déjà que certains, dans les entreprises, préparent le terrain. Audits, expertises, évaluations et réorganisations en tout genre ponctuent mortellement la vie des individus au travail. Des batteries de consultants sont payés fort cher - le prix du silence de leur conscience ? - pour cacher la violence de leurs interventions, toujours présentées comme un "moindre mal sans quoi tout serait encore bien pire" ou une "modernisation".
Pour justifier le chômage, on a parlé successivement de plan de licenciement, puis de plan social, enfin, de restructuration ou de réorganisation.
Pour trier les mauvais salariés et les bons, on a convoqué la productivité, la performance, puis la compétence.
Pour se dédouaner, on a parlé de crise économique, puis de démotivation, enfin, " d’entretien par chacun de son employabilité ". Tout ça pour quoi ? Pour transférer des entreprises aux individus le poids de la culpabilité, du système économique aux salariés la justification de l’ignoble.
Encore une fois, comme aux heures les plus sombres de l’histoire, la langue politique assassine les hommes. Désincarnée, elle les élude, elle n’ose plus leur dire ce qui les attend, elle n’ose plus décrire le réel devenu insupportable. Honteuse de voir nos vies détruites, elle se fait technique, distanciée, presque irréelle.
Ceux qui profitent du système utilisent les maux des uns pour justifier leurs mots, pervertissent le vrai pour imposer leur vision de monde. Ils construisent un cadre de pensée unifié et inattaquable. Ils évitent avec grand soin de présenter une vision globale de leurs projets, cachant ainsi leur non-sens, leur horreur.
L’État rétréci, les collectifs de travail laminés, l’individualisme consumériste porté aux nues concourent à permettre aux entreprises d’être enfin ce pour quoi elles se prennent : les maîtres de notre monde, à nos dépens.
Pour nous défendre d’un monde où notre voisin est un concurrent, où le chômeur est un fainéant incapable qu’il convient de contrôler, où la flexibilité de l’emploi et l’assouplissement des conditions d’embauche et de licenciement sont présentés comme supports de croissance économique, où les mesures acquises de haute lutte sont annulées, où les " cadeaux " aux entreprises finissent par n’en être plus tant ils tombent - faut-il le rappeler ? - à longueur d’année et pas seulement à Noël, où l’on nomme des "médiateurs" pour pacifier les entreprises, où le discours managérial réussit à cacher ce qu’il a d’irréductiblement ignoble et d’inhumain, que nous reste-t-il ? Quelques principes, quelques valeurs, et surtout l’intime conviction qu’un modèle économique mondial qui exclut la majorité des individus au bénéfice de quelques-uns ne peut être bon.

Violence économique
En réalité, seulement un chômeur sur deux est indemnisé. Depuis la réforme de calcul de l’Unedic appliquée le 1er janvier dernier, 180 000 personnes ont perdu leur allocation. Une trentaine de contrats aidés existent déjà pour "désinhiber" les entreprises et les "encourager" - sans grand succès - à embaucher.
Des milliards de bénéfices sont accumulés chaque jour par des actionnaires et des dirigeants dont les niveaux de rémunération sont tels qu’ils en ont perdu tout sens commun. De nombreuses études sont étouffées parce qu’elles démontrent qu’il n’y a pas de lien de causalité entre la protection des salariés et le taux de chômage et qu’au contraire les freins au licenciement ont des effets positifs sur le taux de chômage.
Dans quelle langue parviendra-t-on à dire que la flexibilité du marché de l’emploi ne produit que de la précarisation, de l’inégalité, de l’exclusion et de la culpabilisation ? Avec quels mots fera-t-on entendre que la plupart des exclus sont désormais des "travailleurs pauvres" ? L’individualisme et le bien-être de quelques-uns ne justifie pas le ravage de tous. Les figures de style n’apaiseront pas les justes révoltes dont Camus disait qu’elles « révèlent ce qui, en l’homme, est toujours à défendre  ». Utilisons nos forces pour penser, pour lutter.
Et pour ceux à qui il reste quelque monnaie, allez au cinéma voir Violences des échanges en milieux tempérés. Parce qu’une image vaut mille mots et qu’il est bon de se souvenir que la violence, elle, n’est pas intermittente.

Vanessa Jérome


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